L’intégration des pays africains: vers des Etats-Unis d’Afrique?

 
Parler des Etats-Unis d’Afrique nous fait penser implicitement aux Etats-Unis d’Amérique. L’histoire de la nation américaine offre de nombreux points de convergence : les Etats-Unis ont également connu la colonisation, les difficultés relatives à la formation et la consolidation de l’unité nationale et des conflits meurtriers.
Comparer aujourd’hui ces deux entités est relativement simple et tient en peu de mots : Réalité contre Idéal. La nation américaine, malgré les défis qui sont les siennes, constitue un bel exemple de fédéralisme. En face, les Etats-Unis d’Afrique sont encore une idée qui demande sa matérialisation. En cela, le remplacement de l’Organisation de l’Unité Africaine par l’Union Africaine est un signe encourageant : on joue peut-être sur les mots mais l’idée d’une plus grande intégration se perçoit plus nettement.
Parler d’intégration, c’est d’abord faire appel à un critère essentiellement géographique. En effet, si intégrer consiste à assembler les différentes parties d’un système et à assurer leur compatibilité, ce mouvement s’apprécie dans le cadre interétatique par rapport à un espace délimité. On parlera ainsi, selon les espaces considérés, d’intégration européenne en considérant l’Europe comme espace, ou encore d’intégration africaine, d’intégration sud-américaine selon le continent ou la région concernée. La régionalisation, comme le souligne Mélanie ALBARET, est donc un processus d’intensification des interactions et des échanges entre les acteurs d’une région.


A l’observation, le régionalisme a pris le pas sur le fédéralisme en Afrique. Sur 53 pays africains, seuls 3 ont une structure relativement fédérale : le Nigéria, la Somalie et l’Afrique du Sud. 
Aujourd’hui  les Etats africains sont membres de plusieurs organisations d’intégration. Selon la Commission des Nations Unies pour l’Afrique (UNECA), sur les 53 pays africains, 26 appartiennent à deux communautés économiques régionales et 20 appartiennent à trois. Un pays, la République démocratique du Congo, appartient à quatre communautés économiques régionales et seuls six pays n’appartiennent qu’à une seule.  L’intégration régionale est donc un domaine d’intérêt en Afrique. Le régionalisme lui suscite plus de controverses et de difficultés.

L’idée des Etats-Unis d’Afrique est née dans l’esprit des pères fondateurs du Panafricanisme. Mais cet idéal est-il réalisable ? Quelles difficultés surmonter et quel modèle adopter?
I/ LE FEDERALISME A L’ECHELLE CONTINENTALE : SOURCES DE DEFIS POUR L’AFRIQUE
Les Etats africains sont conscients des avantages à tirer d’un Etat fédéral. Ils doivent cependant solutionner un certain nombre de questions intrinsèques au processus de fédéralisation.
A/Comprendre la nécessité de fédérer les Etats Africains
Fédérer les Etats africains est un processus qui présente de nombreux avantages. Ces avantages tiennent surtout à la situation économique et politique du continent dans un contexte de mondialisation des échanges.
·        Un seul centre d’impulsion politique
L’une des caractéristiques du fédéralisme, c’est l’unicité de la décision au plus haut niveau sur la base d’un partage des compétences entre l’Etat fédéral et les Etats fédérés.
 L’existence d’un seul centre d’impulsion politique permet la détermination et l’implémentation de politiques dont l’impact est plus facilement mesurable. Il ne s’agit pas ici de nier les avantages de la décentralisation de la prise de décision ; il s’agit plutôt de considérer que l’existence d’une entité supérieure aux Etats conduira à une mise en commun des ressources humaines, matérielle et intellectuelles pour poursuivre et atteindre des objectifs précis.
Ainsi, pour un continent marqué par l’instabilité et les conflits violents, fédérer les Etats africains suppose la constitution d’une Nation Africaine, éliminant alors les conflits en lien avec les revendications territoriales et les prétentions hégémoniques de certains Etats.
·         Fédérer pour développer
Du point de vue économique, le continent africain est terriblement fragmenté. De petits pays comme le Gabon (1,5 million d’habitants) côtoient des géants comme la RDC (67 millions d’habitants). Pris individuellement, les Etats africains ne constituent pas des marchés suffisamment larges pour assurer une viabilité des projets économiques. De plus, bon nombre des Etats africains sont engagés dans une économie de rente tirée par l’exportation de matières premières brutes.
L’idée des Etats-Unis d’Afrique suppose un marché unique, l’abolition de barrières tarifaires et la libre circulation des personnes et des biens. Il s’agit donc de dépasser les mécanismes d’intégration régionale : ici pas de rapprochement ou de coopération mais une fusion totale. Les problèmes à surmonter seront inscrits dans une approche globale de résolution et non pris secteur par secteur comme dans le cadre de l’intégration régionale.
De plus, Les Etats-Unis d’Afrique constituerait une entité avec laquelle on devrait compter : la géopolitique des négociations multilatérales se trouverait profondément modifiée. En effet, on ne discute pas avec un Etat de 2 milliards d’habitants comme on discute avec des Etats qui négocient en rangs dispersés. L’exemple de la Chine est significatif : la taille et le nombre d’habitants impose le respect car on reste conscient de la force économique d’un marché intérieur aussi vaste.
B/ Surmonter les défis du fédéralisme africain 
La panne que connaît actuellement la construction européenne est révélatrice des défis que pose l’association puis la fédération d’Etats indépendants.
·        Vaincre la supranationalité et la souveraineté étatique
Les pays africains sont encore en phase de consolidation de leur unité nationale et de construction d’une nation comprenant une diversité de groupes ethniques et sociaux. A l’échelle du monde, les souverainetés africaines sont relativement récentes. Elles ont été arrachées au prix d’une longue lutte bien souvent sanglante. Dans une terre si aride et si peu fertile, la fleur du fédéralisme peut-elle éclore et disperser ses pétales?
Volonté politique répondrais-je ! La construction européenne et la formation de la nation américaine démontrent que le fédéralisme est un chemin long et sinueux qui peut même conduire à la guerre. Mais par la volonté des leaders et leur capacité à entraîner les citoyens, une nation peut se former malgré les divergences et la multiplicité des acteurs en jeu.
Les Etats africains sont donc appelés à trancher la question de la supranationalité. Les signaux sont malheureusement souvent contradictoires : l’acte constitutif de l’Union Africaine souligne la volonté d’une plus grande unité et d’une plus grande solidarité entre les Etats africains mais ne manque pas de réaffirmer dans le même temps l’importance de la souveraineté et l’intégrité territoriale. Les Etats africains doivent donc déterminer s’ils souhaitent réellement parvenir à un Etat fédéral africain. Il s’agit donc de protéger la souveraineté entendue au sens westphalien du terme ou de céder des portions de souveraineté dans une démarche intégrationniste. C’est dire que les Etats africains doivent clairement franchir le Rubicond et envisager les Etats-Unis d’Afrique.
·         Le défi du leadership
On parle des pères fondateurs du panafricanisme. Comme cela a été démontré dans la conférence inaugurale, l’idée de l’unité africaine est née de la pensée et de la réflexion d’hommes charismatiques qui avaient une vision pour l’Afrique. Cette vision a conduit à la création de l’OUA et de l’UA.
Sans préjuger de la valeur des chefs d’Etats et chefs de gouvernement africains actuels, on perçoit difficilement des leaders qui font des Etats-Unis d’Afrique un credo. Avec l’ancien chef d’Etat libyen,  Mouammar Kadhafi, on a perçu une volonté d’unifier l’Afrique. Il ne faut cependant pas se leurrer : ses intentions étaient louables mais ils reposaient sur sa déception par rapport aux relations pan-arabes avec ses pairs de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient et sa volonté de se racheter une réputation.  Mais on peut tout de même retenir l’intention.
Aujourd’hui, les Etats africains se sont engagés à marche forcée dans un processus d’intégration. Ce processus a produit des résultats intéressants mais il doit être renforcé. On constate surtout que les actes ont du mal à suivre les déclarations et les bonnes intentions. Les leaders africains doivent prendre leur responsabilité et implémenter des programmes réels en faveur du fédéralisme.
II/ REDEFINIR LA MARCHE VERS L’ETAT FEDERAL AFRICAIN
Si l’on s’accorde sur la nécessité de parvenir à des Etats-Unis d’Afrique, il n’en demeure pas moins que le processus doit être repensé. Il faut notamment percer le voile étatique.
A/ La réappropriation de l’intégration par les peuples et la société civile
 
A plusieurs niveaux, dans l’ordre juridique international, les acteurs non-étatiques revendiquent la place qui leur revient. Selon Serge SUR, l’individu interpelle l’Etat. Il est question de percer le voile étatique pour accéder à la personnalité juridique internationale.
L’Afrique, qui voit sa société civile prendre ses responsabilités, doit sortir de l’approche top-down qui consiste à mener la réflexion sur le devenir du continent uniquement au niveau gouvernemental et interétatique. S’il est juste que du point de vue du droit constitutionnel le pouvoir exécutif tire sa légitimité des élections et des citoyens, ces derniers veulent influencer directement les prises de décisions.
Il faut donner aux peuples africains la place qui leur revient dans le processus de fédération des Etats africains. Les peuples doivent intégrer la nécessité de constituer une nation africaine et œuvrer à cela.
C’est ici que l’action de la société civile est déterminante car elle constitue un relais efficace. Son engagement, sa détermination, ses projets et les valeurs qu’elle prône sont susceptibles de rassembler toutes les bonnes volontés. Pour Henri BARTOLI, la solution des problèmes de développement passe par la participation des populations aux processus politiques et décisionnels tout autant que par la réalisation de l’Etat de droit. Le développement est un processus dont les destinataires principaux sont les populations et les citoyens. Il est donc vital qu’ils puissent y prendre part et se l’approprier. Il faut donc saluer l’insertion de l’article 17.1 dans l’acte constitutif de l’UA. Il relève qu’ « en vue d’assurer la pleine participation des peuples africains au développement et à l’intégration économique du continent, il est créé un Parlement panafricain. ».  Il s’agit d’un pas important en vue d’impliquer effectivement les peuples africains dans la prise de décisions concernant les questions africaines.
B/ Construire une identité africaine
L’Afrique n’est pas hermétique. Elle se construit aujourd’hui dans un monde multipolaire marqué par la mondialisation des échanges et le renforcement de l’interdépendance entre les Etats. Dans un tel contexte, l’Afrique doit revendiquer la place qui lui revient. Elle ne peut véritablement l’occuper que si les obstacles qui créent des clivages sont dépassés.
C’est en cela qu’il est plus que nécessaire de construire une identité africaine. Les Etats-Unis d’Afrique supposent une volonté réelle des peuples africains de constituer une nation. Il s’agit donc de se considérer africain avant de se considérer ivoirien ou zambien. C’est un véritable challenge pour les pays africains. En effet, on constate que les Etats africains en interne ont encore parfois du mal à faire émerger une nation basée sur un modèle démocratique et de bonne représentativité. Forger une identité africaine permettrait de résoudre les questions liées à l’origine ethnique qui minent souvent politiquement les Etats africains. La réalisation des Etats-Unis d’Afrique nécessite que les africains revendiquent et s’approprient leur identité.
Conclusion
            L’idée d’une Afrique fédérale a prospéré dès les indépendances. Le foisonnement des organisations régionales et sous régionales témoignent de  la volonté des Etats africains de parvenir à une réelle intégration africaine. Les résultats encore largement insuffisants doivent encourager les Etats membres de l’Union Africaine à poursuivre les réformes et redynamiser le régionalisme en s’appuyant sur les acteurs non étatiques soucieux et capables d’apporter une contribution significative. Si l’Afrique veut compter comme un acteur incontournable des relations internationales, elle doit s’unifier et parler d’une seule voix.
Terminons avec ses mots de Kwamé N’KRUMAH : « La survivance de l’Afrique libre, les progrès de son indépendance et l’avance vers l’avenir radieux auquel tendent nos espoirs et nos efforts, tout cela dépend de l’unité politique… Les forces qui nous unissent sont plus grandes que les difficultés qui nous divisent à présent, et notre but doit être de rendre l’Afrique digne, moderne et prospère (…). C’est à nous de saisir cette occasion magnifique et de nous prouver que le génie du peuple africain peut triompher des tendances séparatistes pour devenir une Nation souveraine, en constituant bientôt, pour la grande gloire et la prospérité de son pays, les Etats-Unis d’Afrique ». (Africa must unite) 
 
 
 
Sources intéressantes: 
-Observatoire de l’intégration régionale en Afrique-UNECA: http://www.uneca.org/fr/oria 
-Etat de l’intégration régionale en Afrique :                                          http://www.uneca.org/sites/default/files/publications/aria5_french.pdf
Note: Cet article est le résultat d’une communication prononcée à l’occasion de la journée de réflexion initiée par l’organisation Peace and Development For Africa (PDFA) en partenariat avec l’Université Charles Louis de Montesquieu, Abidjan, Côte d’Ivoire.

 

 

 

 

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